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Aux Etats-Unis, Big Media trébuche... mais ne chute pas
19 avril 2004 - Analyse de l’OFM - Renaud Lambert
Article également disponible en English Español

En juin 2003, aux Etats-Unis, la Federal Communications Commission (FCC) décide d’accélérer la déréglementation des médias. Au vu du développement des réseaux câblés et d’Internet, elle estime qu’il n’y a plus aucune raison d’interdire à des journaux de posséder des chaînes de télévision ou à des diffuseurs de contrôler plus de 35% de leur marché. Toutefois, une vague de protestation sans précédent, menée par des organisations progressistes telles que FAIR, Media Access ou Media Reform, auxquelles se joignent des groupes plus conservateurs comme la National Rifle Association [1], va faire entrer cette décision dans le débat public, une première pour Big Media, jusqu’alors habitué aux tractations discrètes avec le pouvoir.

Ainsi, la FCC reçoit rapidement plus de 2 millions de courriers dont 99% s’opposent au projet [2]. Malgré les pressions de la Maison Blanche [3], la Chambre des représentants et le Sénat décident d’invalider la décision de la FCC. Toutefois, le camouflet infligé à Big Media n’est que relatif puisque la Maison Blanche parvient à imposer un compromis revenant à « légaliser les acquisitions réalisées par la News Corporation de M. Rupert Murdoch et par Viacom. » [4] Gageons que pour les grands conglomérats se partageant le marché de l’information et les ondes aux Etats-Unis, il ne s’agisse là que d’un contretemps dans l’inexorable processus qui, dans les médias comme ailleurs, tend à imposer une logique de marché à la société... sous prétexte, bien entendu, de défendre la Liberté.

Aux Etats-Unis, l’univers des médias est régi par le principe de « liberté d’expression » ancré dans le premier amendement de la Constitution [5]. Toutefois, sont en général retenues deux interprétations distinctes de ce principe qui, bien que semblables en apparence, constituent les fondations idéologiques de l’évolution de la place de l’Etat dans l’univers des médias américains. Pour James Madison, un des grands artisans de sa rédaction, le premier amendement vise à protéger "l’intérêt du public", c’est-à-dire à entretenir la diversité des points de vue et la richesse du débat politique afin d’assurer aux citoyens l’information et l’éclairage politique les plus complets possible. Pour d’autres au contraire, il vise à établir un "libre marché des idées" à l’abri de toute interférence gouvernementale, un point de vue généralement associé à Olivier Wendell Holmes, juge de la Cour Suprême américaine, selon qui "le meilleur test de la véracité d’une idée, c’est sa capacité à se faire accepter au milieu de la compétition du marché" [6]. Ici comme ailleurs, la question est de savoir si la loi du marché est la meilleure garante de la liberté et du pluralisme ou si, au contraire, il est nécessaire de veiller à ce que les intérêts commerciaux n’empiètent pas sur ceux de la démocratie et des citoyens...

Jusqu’au début des années 80, le principe de protection de « l’intérêt public » est accepté de façon générale aux Etats-Unis, même s’il soulève un paradoxe fondamental. En effet, ceux qui disposent de la tribune privilégiée que représente une licence de diffusion ont le devoir d’entretenir diversité et pluralisme au détriment de leur propre liberté d’expression, de façon à défendre la liberté d’opinion de chacun : «  c’est le droit des spectateurs et des auditeurs, non pas celui des diffuseurs, qui est le plus important » [7] Il leur est donc demandé de se conduire " en "fondés de pouvoir" (...) avec l’obligation de présenter les points de vue et les opinions qui représentent leur communauté et qui pourraient autrement (...) se trouver exclus des ondes." [8] Le rôle de l’Etat fédéral dans la défense du principe de l’intérêt public amena la FCC et le Congrès à exiger de la part des médias qu’ils s’attachent à diversifier leurs programmes,à traiter de façon équitable les questions politiques d’actualité, à donner la parole aux citoyens, à donner un ancrage local à leurs programmes et à favoriser les programmes éducationnels pour les enfants selon le principe que "la plus grande dissémination possible d’information de sources diverses et antagonistes est essentielle au bien-être de la société, que la liberté de la presse est une condition pour une société libre" [9].

Toutefois, sous Reagan, la notion d’intérêt public, qui place le citoyen avant le marché, se voit rapidement reléguée aux oubliettes de la révolution libérale. La pression des groupes médiatiques qui tentent d’imposer le principe économique de « marché libre » comme moteur de développement d’un « libre marché des idées », trouve prise sur une administration qui n’a qu’un but en tête : désengager l’Etat. Le processus de renouvellement des licences, anciennement conditionné au respect d’un cahier des charges très précis est tant facilité qu’il se voit surnommé « Postcard renewal » (renouvellement par carte postale). Il n’est plus demandé aux médias de faire preuve d’équité dans le traitement de questions politiques ou sociales s’ils parviennent à montrer que d’autres acteurs du "marché", aussi petits soient-ils, présentent un point de vue différent : la vulgate libéral peut tranquillement être distillée par les mastodontes de l’audimat.

Parallèlement, la durée des licences est allongée de 3 à 5 ans, puis à 8 ans sous Clinton. La télévision se voit bientôt reléguée au rang de « un grille-pain à images » [10] dont on fait mine d’oublier le rôle crucial dans la « fabrique de l’opinion » [11]. Nulle raison, dès lors, de freiner la saine « compétition » commerciale entre les différents acteurs du secteur.
Le processus par lequel une poignée de grands groupes s’approprie les "ondes" (une richesse publique estimée à 367 milliards de dollars) [12] sans avoir à verser un centime au peuple américain, s’accélère sous prétexte que le développement du câble et d’Internet rend caduque la menace de monopole dans les médias et assure un pluralisme irréprochable. Selon la loi du « libre marché des idées », si la disparition d’un groupe implique le musellement d’un point de vue valide ou la disparition d’un type d’information cher au public, ceux-ci trouveront nécessairement droit de cité ailleurs, que ce soit sur un réseau câblé ou sur un site Internet. Rapidement, les cinq plus grands groupes contrôlent 70% des « prime time » de la télévision américaine. Mais, en réalité, le danger de monopole est loin d’être écarté. En effet, la plupart des Américains privilégient toujours en grande partie l’information locale, parfois à l’exclusion de l’actualité nationale et internationale. Cette information de proximité n’est que rarement disponible sur le câble ou sur Internet où l’on cherche en général au contraire à fidéliser l’audience la plus large possible sans régionaliser les contenus (de façon à réduire les coûts de fonctionnement). La diffusion d’une information de proximité reste donc bien la chasse gardée des grands réseaux de télévision hertzienne et le danger de monopole tout aussi prégnant aujourd’hui qu’avant l’essor d’Internet et des réseaux câblés. Pour répondre à ce problème, insiste Big Media, il faut donner aux acteurs du marché les moyens de grandir pour être plus compétitifs et mieux à même de répondre aux besoins du public. Ainsi, l’adoucissement des règles régissant la concentration des médias favoriserait la lutte contre les situations de monopole puisqu’elle favoriserait une saine compétition, gage ultime de qualité et de pluralisme et moteur d’un vertueux nivellement par le haut, nourri par le besoin de « séduire son public ». Mais la pirouette rhétorique ne saurait tenir car la concentration a finalement l’effet inverse : elle diminue la compétition en réduisant le nombre d’acteurs sur le marché... Dans ce contexte, qu’importe si le discours est appauvri et si la diversité est mise à mal. Le secteur est tellement concentré qu’il ne s’agit pas tant d’éviter que le spectateur ne zappe, mais de tout faire pour qu’il n’éteigne pas son poste de télévision.

Le seul à y gagner, c’est l’actionnaire qui touche les dividendes d’une rationalisation des "business models" : c’est l’heure de l’intégration verticale, des réseaux tentaculaires qui contrôlent toute la chaîne de production et sont aussi présents dans l’industrie lourde, l’armement, la finance. La conséquence de ce phénomène est mise en évidence dans un rapport du Pew Research Center et de la Columbia Journalism Review : selon 35% des journalistes interrogés, on ne relaye pas les informations susceptibles de causer un "conflit d’intérêt" au sein de leur entreprise [13].

Ainsi, on favorise l’infotainment (sujets en rapport aux célébrités) et l’informercial (bulletins d’information à but publicitaire) plutôt que l’analyse profonde de questions de société. Mais la coloration idéologique des émissions produites par les grands réseaux reste impressionnante. Une étude sur la radio aux Etats-Unis [14] montre que les 44 plus grandes radios américaines - détenues par cinq groupes - passent environ 312 heures d’émissions à caractère conservateur par semaine, contre 11 heures de programme à coloration progressiste.

Le Telecommunications Act apporte la touche finale à la dérégulation de la radio en 1996 : le nombre de propriétaires de radio chute de 34%. En quelques années, la société ClearChannel passe de 65 à 1200 radios [15] et, présente dans tous les marchés (parfois en situation de monopole), elle peut se permettre de choisir les artistes qu’elle diffuse en fonction des frais promotionnels qu’ils versent ou de leur message, jugé acceptable ou non.

Big Media est devenu un des plus puissants lobbies [16] et, en retour, profite très largement de campagnes électorales centrées sur les finances : en 2002, les chaînes de télévision auraient engrangé plus d’un milliard de dollar grâce aux publicités politiques [17]. Mais, si l’on accuse souvent tel ou tel grand groupe médiatique d’être « à la botte » d’un politicien ou d’un autre, l’allégeance se fait aussi dans l’autre sens. La mésaventure de Bob Dole, candidat à la nomination Républicaine pour l’élection présidentielle de 1996 est à ce titre édifiante. Opposé au Telecommunications Act, qui proposait de distribuer gratuitement aux diffuseurs un spectre d’une valeur de 70 milliards de dollars, Bob Dole reçut, à la veille du « caucus » de l’Iowa, une lettre du propriétaire de plusieurs chaînes de télévision de l’Etat le menaçant de soutenir d’autres candidats s’il ne changeait pas son fusil d’épaule... ce qu’il s’empressa de faire quelques jours plus tard [18].

Lorsque les groupes médiatiques ne sont pas uniquement des diffuseurs, mais des multinationales aux agendas financiers et économiques propres, leur capacité à formater non seulement l’opinion publique, mais l’attitude des législateurs est on ne peut plus inquiétante. Mais Big Media continue d’entonner la même litanie :"La loi du marché est génératrice de liberté, de pluralisme et de vérité. Libérer le marché, c’est aller vers plus de transparence et plus de démocratie". Telle est la farce que l’on cherche à jouer aux peuples américain, italien, français... Tel est le contexte dans lequel la FCC a tenté d’accélérer la déréglementation de l’univers des médias aux Etats-Unis. Alors même que l’autoritarisme grandissant du président Russe, Vladimir Poutine, s’appuie sur l’étouffement des médias, le vice-président de la très conservatrice National Rifle Association, Wayne LaPierre, résume l’inquiétude de l’opinion américaine : " Quand les films qu’on regarde, que la musique qu’on écoute, que les produits qu’on achète, que les idées qu’on nous vend sont filtrées, censurées et présentées par les mêmes personnes, on a tout à perdre... Les ondes appartiennent au peuple américain et le rôle de la FCC est de protéger l’intérêt du public, pas les grands magnats des médias qui cherchent à monopoliser le débat public [19]. Mais la réaction du public sera-t-elle suffisante pour déjouer les plans de Big Media ?

[1] Association de détenteurs d’armes à feu célèbre pour ses prises de positions conservatrices. (http://www.nra.org/)

[2] Lire « Contestation de l’ordre médiatique américain » Eric Klinenberg, Le Monde diplomatique, avril 2004

[3] Ces pressions amenèrent le sénateur républicain de Virginie Tom Wolfe a déclarer “Je n’ai pas été élu pour faire la plante verte et je me fiche pas mal de savoir ce que la Maison Blanche pense de l’Amendement.” dans Doug Halonen," Station Cap Rolling Back ?, Television Weekly, 28 juillet 2003

[4] « Contestation de l’ordre médiatique américain » Eric Klinenberg, Le Monde diplomatique, avril 2004

[5] "Le Congrès ne fera aucune loi qui touche l’établissement ou interdise le libre exercice d’une religion, ni qui restreigne la liberté de la parole ou de la presse, ou le droit qu’a le peuple de s’assembler pacifiquement et d’adresser des pétitions au Gouvernement [...]"

[6] Abrams v. United States, 250 U.S. 616, 630 (1919)

[7] Red Lion, . at 390

[8] Jurisprudence dite de "Red Lion", Red Lion Broad. Co. v. FCC at 389

[9] Cour Suprême des Etats-Unis, 1945

[10] Marc Fowler, entretien donné au magazine Reason Magazine, 1er novembre 1981

[11] Voir Noam Chomsky & Edward S. Herman, Manufacturing consent, Pantheon Books, 1988

[12] Source : Alliance for Better Campaigns

[13] "Pew Center for the People and the Press, Self-censorship : how often and why", Pew Research Center, 30 avril 2000

[14] Etude citée par le Sénateur Byron L. Dorgan lors des audiences tenues par la FCC en 2003

[15] Source : FCC

[16] Viacom aurait dépensé plus de 4 millions de dollars entre 1999 et 2002

[17] Source : Alliance for Better Campaigns

[18] Interview de Robert McChesney sur CounterSpin, le 1er janvier 1999

[19] Wayne LaPierre, " Speak out vs. FCC while you can", New York Daily News, 18 juillet 2003


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