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UN REGARD SUR LA TELE ORDINAIRE :France 2, le 3 mai 2005 : Interview de Jaques Chirac par Arlette Chabot et David Pujadas. LES QUESTIONS QUI (NE) FACHENT (PAS). La précédente apparition de jaques Chirac à la télé, le 14 avril, face à 82 jeunes avait très bien posé les termes du débat qui anime les citoyens Français : Comment des forces économiquement libérales occupées depuis plus de 10 ans à capter les ressources financières de la solidarité (retraites, chômage, santé) au profit de banques et au nom de notre compétitivité pourraient-elles construire une Europe sociale ??? Le 14 avril, une bienfaisante erreur de com. du service de presse de l’Elysée avait permis à des jeunes d’exprimer leur scepticisme : Est-il prudent de confier les clefs de l’Europe politique à ceux qui ont écrit cette constitution ? A ceux qui dirigent déjà son économie dans les conditions actuelles ? Avec des exemples concrets (délocalisation chez Peugeot, dumping social dans le transport routier, fuite des cerveaux, faiblesse de la recherche), ils avaient mine de rien poussé le président à les traiter de peureux. La peur, un non-argument mais une réalité qui nous concerne tous. Cette irruption de la réalité dans un discours convenu, que l’autocensure de la télé ne permet que très rarement, n’aura duré que le temps de l’émission. On peut déjà affirmer qu’elle n’a jamais eu lieu. Sauf à ceux qui enregistrent les shows politiques. S’en est suivi deux semaines de glorification de l’économie britannique au JT de 20 heures. Pas un mot sur Birmingham qui ressemble à une ville fantôme ni sur les travailleurs pauvres et précaires qui permettent aux chiffres du chômage d’être à 5%. France 2, le 3 mai 2005 : Interview de Jaques Chirac. Le lieu et la date prévus pour réparer le dérapage du 14 avril. Cette fois pas d’amateurisme. De vrais comédiens dans le rôle du Français moyen, un "conducteur" sérieux, du minutage. Arlette Chabot et David Pujadas se chargent de former une caricature "des inquiétudes des Français". Animateurs en herbe, prenez- en de la graine, journalistes, circulez. "Le non était en tête, le oui passe devant (...) est- ce que vous avez le sentiment que le oui va l’emporter ?" - "vous n’avez pas caché que vous étiez surpris et même peiné par le mécontentement, l’inquiétude exprimés par les jeunes. Quelle conclusion en avez- vous tiré ?" - "ils peuvent avoir une influence sur le vote, ces problèmes (sociaux), en avez- vous conscience ?" - "Donnez- nous deux, trois arguments qui nous persuadent qu’avec la constitution, ce sera mieux demain qu’aujourd’hui." Des questions apparemment judicieuses, mais version "généraliste", posées l’air de ne pas y croire, sourire de D.Pujadas en coin. Pas de cas concret. Pas de malaise du président, les vrais journalistes posent les "questions que tout le monde se pose" et n’attendent pas de réponses. Donc pas de relances insistantes à craindre. On a le droit de dire ce qu’on veut et ça a l’air tout naturel. Sur le fond, Jaques Chirac a énoncé exactement la même chose que le 14 avril : Un vote favorable nous dispenserait de guerre. Il avait imposé de haute lutte contre des forces ultralibérales un texte très social et garant de nos services publics. C’était notre dernière chance de continuer à construire l’Europe. Les autres, "ceux du non", qui ne sont pas "audibles" car pluriels sont malhonnêtes et anti-Européens. TELE-REALITE Ce soir du 3 mai, j’étais presque convaincu de voter oui (je voudrais voter oui à l’Europe). Sans l’émission "ratée" du 14 avril comme référence (celle avec les jeunes), j’aurais gobé tout naturellement la mise en scène "habituelle" dans laquelle des journalistes serviles se font passer pour des contradicteurs : Cet exercice de télé-réalité que personne ne dénonce s’est imposé à tous au point que nous soyons déroutés par la présence de citoyens ordinaires face à un homme de pouvoir. Le citoyen ordinaire n’a pas le ton qui convient, il est émotif : il est vivant. Cette vie est contagieuse au point que les paroles de Jaques Chirac face aux jeunes nous semblaient moins crédibles que face aux vrais-faux journalistes de France 2. Pourtant les phrases du président étaient identiques. Bizarrement, des deux émissions, c’est la plus naturelle (celle avec les jeunes), qui a été taxée de "tele-réalité", de mise en scène. Celle qui a échappé au contrôle habituel, qui a permis de la spontanéité, de la vérité. La deuxième, qui présente un jeu de rôle, de dupe évident n’a indigné personne. Pourtant il est notoire que les acteurs des chaînes de service public sont nommés par le premier ministre. On sait aussi que le président ne souhaite pas rencontrer de contradicteurs, il l’a affirmé. Notre regard est perverti ! Ce 3 mai, si Jaques Chirac avait été seul face à une caméra de France 2, sans la présence distrayante des journalistes, peut-être aurions- nous eu la présence d’esprit de nous interroger sur les chiffres, les affirmations qu’il employait : "La France est au sommet de la croissance de la zone Euro", "Les investissements Français en Roumanie ont permis de créer 60 000 emplois en Roumanie (...) 15 000 emplois en France (...) et y’a eu 300 emplois délocalisés en Roumanie", "c’est un pas considérable dans la garantie d’avoir un modèle social Européen" ??? Des propos non sourcés, invérifiables qui ne font pas sourciller les journalistes présents, compétents par nature. Cette traditionnelle interview du président de la république dans son bureau par des journalistes célèbres est théâtrale : -Deux journalistes que nous écoutons chaque soir dans l’intimité de notre salle à manger endossent nos inquiétudes supposées. -Ils se rendent dans le bureau du président de la république qui les rassure. -Les journalistes, qui nous représentent symboliquement se laissent très facilement convaincre qu’ils ont tort de s’inquiéter (ils ne sont jamais en colère ni même "grognons"). La crise est désamorcée. "Merci M. le président d’avoir répondu à nos questions (...) et maintenant sur France2, le deuxième épisode du feuilleton consacré à la vie de Dalida." (D. Pujadas) FIN Ce simulacre de discussion fonctionne depuis que la télévision d’état (à ne pas confondre avec la télévision publique) existe (1943). Il est effrayant de penser que ce huis clos théâtral a évité bien des débats démocratiques. |
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