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Au fil du temps, depuis la déclaration des premiers foyers d’influenza aviaire en Asie du Sud-Est jusqu’au recensement récent de nombreux sites en Turquie et les décès humains qui sont à y déplorer, le statut de cet événement, relatif à une maladie animale a évolué. Le faisant passer successivement du stade « d’accident », à celui « d’événement extraordinaire », et pour lui donner actuellement celui de « problème public ». C’est en décembre 2003, en Asie du Sud-Est, que le virus H5N1 fait une nouvelle apparition, après avoir été à l’origine de six cas humains mortels en 1997, à Hong Kong. Cette nouvelle résurgence de ce virus ne dépasse guère le stade de la nouvelle brève, entendue selon la définition qu’en donne le sociologue Erving Goffman : « Un événement ne devient nouvelle non pas parce qu’il est typique ou représentatif, mais au contraire parce qu’il est extraordinaire et qu’il a subi la violence routinière d’un rédacteur, aussi honorable soit-il » [1]. Cet événement peut être aussi considéré comme un accident si on se réfère à la qualification qu’en donnent Harvey Molotch et Marilyn Lester : « Un accident diffère d’un événement de routine par deux aspects : (a) le fait sous-jacent n’est pas intentionnel, (b) ceux qui le promeuvent comme événement public diffèrent de ceux dont l’activité a provoqué le fait. Dans les accidents, les gens se livrent à une activité délibérée qui conduit à des faits imprévus, lesquels sont transformés par d’autres en événements. Les accidents reposent donc sur des erreurs de calculs, qui se traduisent par une rupture dans l’ordre habituel des choses. » [2] En France et en Europe, cet accident stagne à ce stade d’information générale, sans conséquence sur les opinions publiques, jusqu’à la mi-août 2005 quand la présence du virus est attestée en Russie, près de l’Oural, donc aux portes de l’Europe. Les Pays-Bas qui ont vécu une épizootie aviaire en 1983 avec un virus de type H7N7 décident l’enfermement de toutes leurs volailles alors que la Commission européenne interdit pour sa part toute importation d’oiseaux vivants ou tout produit avicole de Russie. En France, cette nouvelle prend une autre dimension quand le président de la République demande en Conseil des ministres, le jeudi 24 août, « d’appliquer pleinement le principe de précaution », à l’égard du risque de grippe aviaire, afin que chaque Français, « soit protégé ou puisse être soigné en cas d’apparition de la maladie. » Principe de précaution qui depuis l’été 2004 a valeur constitutionnelle. Le mardi 30 août, le Premier ministre réunit pas moins d’une dizaine de ministres pour faire le point sur le risque de grippe aviaire. Le lendemain, en Conseil des ministres, Didier Houssin, par ailleurs directeur général de la santé depuis mars 2005 est nommé délégué interministériel contre la grippe aviaire. Contrairement à la crise liée à l’encéphalopathie spongiforme bovine, dont la gestion dépendait du ministère de l’Agriculture (Direction générale de l’alimentation), et qui touchait pourtant à la santé publique, cette fois-ci, c’est le ministère de la Santé qui prend la main, signe que la santé publique, dans la droite ligne constitutionnelle du principe de précaution, prend le pas sur la situation économique d’une filière agricole. Cet ensemble de signaux forts, en toute logique relayés et amplifiés par les médias, transforme « l’accident » de la présence du virus de l’influenza aviaire en Asie du Sud-Est en « événement extraordinaire » au sens qu’en donne Birgitta Orfali : « Il s’agit de tout événement qui, se produisant de manière impromptue dans l’espace naturel, physique, social, politique culturel, historique, symbolique, etc., génère une prise de conscience individuelle et collective, induisant des effets importants au niveau des pratiques et des représentations sociales ; cet événement est par ailleurs présenté dans les médias, discuté dans les conversations. » [3] Il est clair que la situation créée par la présence du virus H5N1 aux portes de l’Europe, les décisions et les déclarations des responsables politiques, les articles et dossiers diffusés par les médias qui en découlent construisent un événement extraordinaire. Toutefois, comme celui-ci dure dans le temps, son statut évolue sous la pression notamment des controverses qui naissent de la gestion de cet événement extraordinaire. Ainsi, les obligations d’enfermement des volailles dans 26 départements, décrétées par le ministre de l’Agriculture, la mise en place des plans de prévention par le ministère de la Santé, les mesures de lutte contre l’influenza appliquées en Turquie où les foyers se multiplient et où trois décès sont à déplorés, constituent autant d’éléments débattus publiquement, au travers des médias, qui transforment cet événement extraordinaire en « problème public ». En effet, on assiste en ce moment, à une situation comparable à ce que Joseph Gusfield qualifie de « processus au travers duquel un état de fait devient un enjeu de réflexion et de protestation publique et une cible pour l’action publique. » [4] C’est bien la réalité actuelle. Ainsi, dans son édition du mardi 10 janvier, Aujourd’hui en France interroge : « La France est-elle prête, si l’épidémie de grippe aviaire arrive sur le territoire ? » Le journaliste insinue le doute sur l’efficacité du plan gouvernemental en citant un « spécialiste du sujet qui tient à garder l’anonymat ». Lequel affirme donc : « Pour que nous soyons prêts à répondre avec efficacité, il faudrait que l’épidémie se déclenche plutôt en 2007 qu’en 2006. Car pour l’instant on ne dispose que de 20 à 30 % de stocks nécessaires pour protéger la population ». Mais la polémique est aussi à l’ordre du jour en Turquie, où les médias accusent les pouvoirs publics de ne pas avoir agit à temps, ni de ne pas avoir informé les populations. Selon une dépêche AFP, datée du mardi 10 janvier (8 h 24), « Le ministre turc de la Santé (...) arrivé lundi à Dogubeyazit, a ainsi été bousculé par des habitants accusant les autorités d’inaction ». Par sa propagation de par le monde, le virus H5N1 pose désormais un « problème public mondial ». Il acquiert d’autant plus cette dimension que le poulet (chair et œufs) est l’aliment consommé par le plus grand nombre de cultures dans le monde, soit 363 [5]. En janvier 2006, on est déjà loin de « l’accident local » de décembre 2003. Jean-Claude Le Berre, Journaliste. [1] Erving Goffman, Les cadres de l’expérience. Editions de Minuit, Paris [2] Harvey Molotch et Marilyn Harvey : informer une conduite délibérée. De l’usage stratégique des événements. In Sociologie de la communication. Sous la direction de Paul Beaud, Patrice Flichy, Dominique Pasquier, Louis Quéré. Réseaux Cnet, 1997 (1974), 982p [3] Birgitta Orfali. La société face aux événements extraordinaires. Entre fascination et crainte. Éditions Zagaros. Paris, juin 2005, 232p [4] Joseph Gusfield, (entretien avec Daniel Cefaï et Danny Trom), « Action collective et problèmes publics », in Daniel Cefaï et Dominique Pasquier. Les sens du public. Publics politiques, publics médiatiques, PUF, 2003 [5] Source : Espèces et produits animaux communément consommés dans 383 cultures. Human Relations Area Files ; d’après Abrams, 1987. Cité par Claude Fischler. L’hommivore. Poches Odile Jacob, Paris, 2001. |
 
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