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Manger devant les caméras : du goûteur royal au goûteur numérique
Groupe de travail "Médias et grippe aviaire"
Mise à jour : 26 janvier 2007

Face aux soupçons généralisés vis-à-vis de notre alimentation quotidienne, le vieux métier de goûteur semblerait revenir en force, mais avec des nouveaux enjeux. L’exercice de cette profession était simple, pour ainsi dire, mais ne manquait pas du courage. En effet, celui qui l’exerçait devait prouver l’innocuité de l’aliment destiné au souverain, voire aussi aux hommes en bonne position, afin que celui-ci puisse se nourrir en toute sécurité. Il s’agissait en fait d’un testeur qui avait pour mission de consolider la confiance du détenteur face à ceux qui lui offraient les repas les plus sublimes, quoique, dans certains cas, les plus redoutables. Soulignons que la tentation était grande pour ceux qui voulaient le destituer, car ils avaient la possibilité d’affaiblir une domination d’une manière beaucoup plus économique et efficace que celle de mener des batailles aux armées nombreuses. Une petite intrusion pouvait battre ce que des milliers de vies sacrifiées n’assuraient pas. L’arme dont ils disposaient était de la nourriture empoisonnée astucieusement dissimulée dans les saveurs et les parfums les plus appétissants.

Détournée en plaisir, la nourriture envenimée pouvait ainsi arriver au palais du souverain comme un couteau à double tranchant. Pour se protéger, celui-ci devait trouver des moyens efficaces pour se mettre à l’abri des esprits malveillants. La solution la plus immédiate était donc la mise en place d’une « expertise pratique ». Autrement dit, il disposait des services d’un goûteur qui, par sa réaction à l’incorporation d’un aliment, après l’avoir évalué par le biais de différents sens, permettait de déterminer s’il pouvait être consommé par le souverain. Le goûteur était donc un expert qui, dans le sens contemporain du terme, aidait le responsable politique à prendre des décisions de santé publique dont ce dernier était le premier bénéficiaire. Il donnait alors des éléments de réponse à une question que de nos jours est posée dans toute crise sanitaire établie à partir d’une mise en doute envers l’alimentation : peut-on manger ceci ou cela ? La quête de réponses l’amenait à repérer des contrefaçons dont l’origine était autre qu’économique. Derrière la fraude, il y avait un but : celui d’anéantir le détenteur du pouvoir.

Actuellement, cette fonction protectrice du métier de goûteur s’est professionnalisée, multipliée et institutionnalisée ; appuyée bien entendu de la science et de la technologie. Encore associée à la défense du souverain, elle s’est démocratisée avec l’élargissement du concept des instances mandataires. En d’autres termes, le goûteur contemporain protège les consommateurs à l’aide d’une activité le plus souvent non visible. Même si, néanmoins, il peut rarement exposer son travail ou celui d’une équipe par le biais des médias. La télévision peut donc avoir la faculté de faire apparaître une activité insuffisamment mentionnée dans les emballages des produits destinés à la consommation. L’émission Défense d’Entrer, diffusée sur TF1 le 30 janvier 2002 et présentée par Valérie Benaïm, a diffusé un reportage qui donne accès aux « Laboratoires des goûteurs » attachés à la Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des fraudes (DGCCRF) dont l’un des objectifs est de «  préserver la sécurité physique et la santé des consommateurs [1] ». Dans ce laboratoire travaillent des spécialistes qui testent chaque année environ 75 000 produits alimentaires destinés au marché. Le téléspectateur peut connaître quelques démarches entreprises au quotidien par cette Direction du Ministère de l’Économie, des Finances et de l’Industrie. Par exemple, l’un des tests dévoilés dans ce reportage porte sur la qualité voire l’authenticité d’une huile d’olive dans un souci de préserver la santé publique «  car une huile trafiquée, ça peut tuer ». On rappel que des produits espagnols en principe destinées à l’industrie métallurgique avaient été introduits dans le circuit alimentaire, causant la mort de 240 personnes. Dans ce document audiovisuel, on souligne que « dans ce laboratoire, on ne joue pas avec la nourriture. Quand il y a un doute, on fait retirer le produit du marché [2] ». Les images diffusées permettent d’observer l’activité journalière des goûteurs qui, au moyen de dispositifs techniques (ordinateurs, microscopes, balances, etc.), établissent des conclusions sur la viabilité ou non de l’introduction des marchandises dans la chaîne alimentaire.

Cette mise en pratique du métier du goûteur, en tant qu’inspecteur aura un jour, peut-être, un complément pour les ménages. En effet, en 2005 la firme Nec présentait à l’Exposition Internationale d’Aïchi, au Japon, le premier robot capable de goûter la nourriture. Celui est doté d’un capteur infrarouge lui permettant d’analyser la composition d’un aliment. Ce robot appelé Papero est relié à un ordinateur afin de retransmettre « les données à l’utilisateur, qui peut alors contrôler son alimentation ». L’intérêt est majeur pour les personnes qui doivent faire attention à leur régime alimentaire en cas, par exemple, de diabète ou d’une allergie à une denrée alimentaire spécifique. Mais à l’avenir, le développement de cette technologie pourra permettre aux acteurs principaux de l’agroalimentaire de mettre en marche une stratégie supplémentaire pour sortir des crises sanitaires. Soyons pragmatiques : ne serait-il pas plus rassurant pour le consommateur de voir les résultats d’un dépistage dans son foyer. Il pourrait vérifier de ses propres yeux l’absence de prions dans un hamburger, aliment suspect en raison de ses propriétés sécrètes malgré tout effort de transparence et de traçabilité. Il pourrait par ailleurs s’assurer que la mayonnaise qu’il prépare avec des oeufs crus issus de basse cour familiale ne présente pas de risque de contamination de l’homme par le virus de la grippe aviaire H5N1. Ce robot domestique deviendrait alors une « solution technologique d’aide aux personnes [3] » désireuses de réduire les risques liés à l’alimentation.

Du goûteur de laboratoire au goûteur domestique

Aujourd’hui, le principe de manger devant autrui pour prouver concrètement la véracité des expertises et des prises de décision en matière de sécurité sanitaire des aliments subsiste ; même s’il a subi une mutation et, comme nous l’avons déjà souligné, il s’est multiplié. Bien entendu, quand un avis est donné par un comité d’experts, il est le résultat de travaux de recherche permettant aux scientifiques de donner un jugement sur le danger ou non que représente la consommation d’un aliment. Ces travaux d’expertise font l’objet d’une démarche scientifique qui, elle aussi, passe par des instances pratiques. L’utilisation d’animaux de laboratoire est dans ce sens un élément substantiel pour les communications que les experts fondent à partir de l’observation des expériences. En matière d’analyses expérimentales de risques liés à l’alimentation, les souris constituent le cas le plus sensible, voire le plus extrême, quand il s’agit d’évaluer la fiabilité d’un produit destiné à la consommation humaine. En fait, elles peuvent faire l’objet d’une incorporation qui augmente le degré d’exposition aux risques : outre le fait d’être soumisses à une ingestion de matériaux dangereux, par exemple la cervelle d’une vache atteinte par l’Encéphalopathie Spongiforme Bovine (ESB), elles subissent leur injection.

Prenons comme exemple le propos de Jean-Philippe Deslys, directeur du groupe de recherche sur les prions au Commissariat à l’Energie Atomique qui le 13 novembre 2000, à la demande des animateurs de l’émission Mots Croisés sur France 2, expliquait «  clairement  », pour qu’on «  comprenne  », pourquoi le test de dépistage Bio-rad, qui devait être systématiquement mis en application pour tous les bovins âgés de plus de 30 mois à partir du 1er janvier 2001, pouvait présenter de nouvelles garanties pour les consommateurs. Il faut savoir que la méthode la plus rassurante pour détecter le développement de l’ESB reste l’analyse du système nerveux central après l’abattage de l’animal car l’observation de la bête vivante, qui constitue le diagnostic clinique, «  permet simplement de poser une suspicion et ne conduit jamais à un diagnostic de certitude [4] ». Autrement dit, il faut analyser la cervelle bovine pour réduire les incertitudes sur le développement de la maladie de la « vache folle » et pouvoir autoriser la circulation de certains morceaux dans la chaîne alimentaire. Les tests de dépistages remplacent ainsi le goûteur d’une manière assez performante. D’autant plus que l’on sait que le temps d’incubation de la maladie chez l’homme peut-être de 5 ans, 15 ou plus et que ces tests rendent un diagnostique sur l’animal, devenu nourriture, en seulement 2 heures.

C’est dans ce cadre que le professeur Deslys explique qu’il est donc justifié que les tests de dépistage soient appliqués à l’abattoir car celui-ci est « le seul endroit logique où on peut bloquer un animal » atteint par l’ESB. Il souligne que le test Bio-rad de détection rapide de l’ESB, dont il est le concepteur, est celui qui présente la majeure sensibilité des trois tests qui avaient été évalués en fonction de celui de référence que représente l’inoculation à la souris. Mme Chabot, animatrice à l’époque de l’émission, sollicite une explication sur ce dernier. M. Deslys précise : «  alors, l’inoculation à la souris c’est : on prend un morceau de cervelle de bovin et on l’injecte directement dans le cerveau d’une souris, c’est ce qu’on peut faire de plus méchant [5] ». Cette expérience est faite dans le but d’analyser le degré de risque que présente un cerveau de bovin malade. Il a été déterminé qu’un gramme de cervelle peut tuer 1 000 à 100 000 souris. L’homme étant moins sensible que la souris, la mise en application du test Bio-Rad devient rassurante car le test est réputé être le plus sensible en comparaison avec une expérience témoin, l’inoculation, elle-même déjà beaucoup plus visible qu’une éventuelle contamination par voie orale.

Ce procédé nous fait penser de prime abord à l’utilisation des animaux comme une doublure. Autrement dit, ces derniers prennent la place de l’homme pour qu’il ne soit pas exposé durant la phase d’expérimentation d’un test de dépistage de l’ESB. Ceci est assez compréhensible car, lors d’une remise en question de l’absence de prion dans les muscles des bovins, pour mieux connaître les conséquences de la maladie de la vache folle chez l’homme, « il faut trouver un volontaire » et bien entendu, « il n’y en a pas [6] », comme l’a précisé Mme Brugère-Picoux, professeur à l’École nationale vétérinaire de Maisons-Alfort dans l’émission « C’ dans l’Air » du 26 mars 2002, présentée par Yves Calvy sur France 5. L’animal de laboratoire est, si nous osons dire, aussi un goûteur ou, plutôt, sa doublure.

Mais il n’y a pas que les animaux de laboratoire pour exercer ce vieux métier visant à détecter du poison dans les aliments afin de rassurer l’homme. Rappelons que, bien que présente au Royaume Uni dès la fin 1985, la « vache folle » ne commence à être considérée comme suspecte que lorsque des chats ont développé une forme d’éncephalopathie féline en mangeant des aliments d’origine bovine. Cette information est présentée au public à partir du 8 mai 1990. Elle suscite de nouvelles interrogations sur la transmissibilité de l’agent infectieux de la vache à l’homme par voie orale. C’est à ce moment-là que l’ESB «  change de nature et de façon de se présenter aux gens [7] ». Elle cesse d’être considérée comme une maladie exclusivement animale, même si elle est encore considérée comme un problème britannique. Les cas d’encéphalopathies félines spongiformes constituent ainsi un point d’inflexion sur les manières de percevoir une maladie jusque là pratiquement inconnue du grand public [8].

Le jeu du chat s’appliquerait alors dans l’imaginaire social et permettrait de donner suite à de nouvelles recherches à l’intérieur de la communauté scientifique. En définitive, comme dans la cour de récréation, personne ne veut devenir le chat, ni le mouton, ni la vache, ni la souris, ni la victime d’une maladie mystérieuse et sans traitement. Si la vache folle a touché un animal de compagnie comme le chat, qui est un omnivore et qui peut être considéré comme un membre de famille, pourquoi ne serait-ce pas l’indice d’un risque de contamination pour l’homme ?

Un rapprochement avec une certaine méfiance envers les félins lors de la crise de l’influenza aviaire semble alors peu étonnant si nous considérons ces animaux comme une doublure de nos vies. C’est face à cette optique que le Ministre de l’Agriculture et de la Pêche, M. Dominque Bussereau, a dû rappeler à la population, à la lumière des analyses de l’Agence Française de Sécurité Sanitaire des Aliments (AFSSA), « qu’il n’y a aucune raison d’abandonner les chats ou autres animaux de compagnie, même dans les zones touchées par l’Influenza aviaire [9] ». Mais, si nous suivons les chutes des ventes de produits d’origine bovine pendant les moments critiques de la « vache folle » ou des volailles pendant la grippe aviaire de l’hiver 2006, les soupçons majeurs portent toujours sur la consommation humaine d’aliments. Il s’avère donc nécessaire de présenter non seulement des garanties envers la nourriture mais une confiance matérialisée dans la figure d’un mangeur « volontaire ». Les politiciens font les premières tentatives de gérer les crises sanitaires, voire les crises de confiance dans l’opinion publique, en ingurgitant face aux caméras leurs certitudes sur la sécurité des produits agricoles.

Le goûteur politique

Comme nous l’avons déjà souligné, le vieux métier de goûteur est de retour mais il a subi quelques mutations. Si nous le considérons comme celui par lequel un homme devait déterminer l’innocuité d’un aliment destiné au palais du dirigeant, il peut rester d’actualité, mais il n’est plus incarné par la même personne. Au contraire, c’est le souverain qui doit montrer actuellement sa confiance envers le système mis en place pour surveiller la qualité sanitaire des aliments afin de légitimer, autrement que par des explications théoriques, le fondement de son discours rassurant parce que « rationnel », issu des recherches scientifiques. Disons-le encore, il rend ainsi pratique une expertise qu’à ses yeux serait moins crédible auprès de la population. En fait, puisqu’il incombe aux dirigeants politiques la tâche d’autoriser la mise sur le marché d’un aliment qui présente des doutes quant à ses qualités sanitaires, il semble qu’ils doivent montrer l’exemple et être les premiers à croire au bon fondement des décisions prises. Ceci s’établit bien évidemment par l’intermédiaire d’une mise en scène qui attire les regards sur une dégustation transformée en acte politique.

La première illustration à laquelle nous pouvons faire allusion remonte à 1990, année clé dans la remise en question du concept de non-transmissibilité de l’ESB à l’homme. Cette affirmation était fondée sur le principe d’une transposition d’une expérience rassurante depuis longtemps. En fait, il était affirmé qu’étant donné que les vaches avaient été contaminées par voie orale en mangeant des farines dont les composants contenaient des déchets de moutons atteints par la maladie de la tremblante, une autre forme d’encéphalopathie spongiforme subaigüe transmissible (ESST) connue depuis plus de deux siècles et ne présentant pas de risques de transmission à l’homme, le consommateur ne contracterait pas la maladie. Pour donner un aperçu de l’air du temps, nous citerons le commentaire d’un journaliste de TF1 au moment de la naissance cathodique de la « vache folle ». Dans un reportage diffusé par le JT de 20 heures du 15 mai 1990, Pierre Li disait que « si la folie des vaches leur vient des moutons, il est peu vraisemblable qu’elle passe à l’homme car elle aurait pu venir directement du mouton à l’homme. Et ça se saurait depuis qu’on mange des côtelettes  [10] ».

Le lendemain, les caméras de la BBC tournent des images qui feront le tour du monde. Celles-ci donnent une idée imminente du nouveau goûteur, dorénavant médiatique et mondial. En effet, le ministre britannique de l’Agriculture, M. Gummer, entreprit une nouvelle démarche en matière de gestion de la crise de l’ESB. Devant les objectifs de la télévision anglaise, il essaya de relever le défi d’un journal local qui lui aurait demandé de démontrer sa conviction sur l’innocuité de la viande du boeuf. En voulant faire manger un hamburger à sa fille Cordelia, sous le regard de tous, sa stratégie de communication se fondait sur l’exposition d’un accord « fait corps » envers les autorités sanitaires sur un plan pratique. Outre les interrogations que suscite ce choix en termes de communication pour promouvoir un marché des viandes sécurisées (le téléspectateur peut légitimement se demander si les producteurs et les fournisseurs de ce steak haché sont les mêmes que ceux qui vendent des produits bas de gamme), il convient de souligner que le choix d’un « enfant goûteur » fait intervenir des imaginaires émotionnels dans cet acte du manger médiatique. Autrement dit, le ministre aurait pu croire qu’en faisant goûter le hamburger à sa propre fille, les gens allaient lui accorder plus de confiance que si c’était lui qui avait pris le même repas suspecté par l’opinion publique. Dix ans après ce « coup » du ministre Gummer face aux caméras de la BBC, Bernard de La Villardière aborde ce fait dans une émission spécialement produite par l’équipe de Zone Interdite. Le 6 novembre 2000, M6 diffuse « Vache Folle : la Grande Peur ». Dans celle-ci, le présentateur rappelle que le ministre britannique avait fait « dévorer » un hamburger à cette fille devant les caméras. Il évoque cette stratégie juste après la diffusion d’un reportage qui met en question la qualité sanitaire des steaks hachés. Il profite de la présence sur le plateau de Mme Brugère-Picoux pour savoir si cela n’était pas risqué de donner des hamburgers aux enfants. Celle-ci affirme que cette fille «  va très bien pour le moment [11] », acceptant d’une certaine façon l’action du ministre britannique qui légitimait à son tour le travail des experts. L’acte de la fille du ministre britannique devient un cas pratique et rend les expertises valables.

Notre deuxième exemple mérite une brève mise en contexte. En 1989, la France a interdit de manière tardive l’importation de farines carnées d’origine anglaise pour l’alimentation de ses cheptels bovins [12]. La même année, la Communauté européenne décide d’interdire l’importation de bovins britanniques vivants sur le continent nés avant juillet 1988 ou ceux dont la mère a été atteinte de l’ESB. Les restrictions envers la production britannique ce sont accrues à partir de 1996. En effet, le 21 mars, 24 heures après que le gouvernement britannique, représenté par M. Stephen Dorrell, le Ministre de la Santé, ait révélé devant le Parlement qu’il pourrait y avoir un lien entre la maladie de la vache folle et une nouvelle variante de la maladie de Creutzfeld-Jacob analysée sur dix cas humains [13], la France décide l’embargo des viandes issues de la production du Royaume Uni. Cette barrière envers le marché britannique est renforcée par la Communauté Européenne cinq jours après.

C’est dans le but de garantir aux consommateurs français l’origine certifiée des viandes produites à l’intérieur de l’Hexagone que, dès le 21 mars 1996, il a été mis en place le label VBF, Viande Bovine Française. Mais la création de ce logo ne suffisait pas en matière de communication pour le ministre de l’agriculture en fonction à l’époque, M Philippe Vasseur, qui décida de le présenter officiellement devant les caméras avec des cartons illustratifs reproduisant ce que les consommateurs allaient trouver sur les étiquettes des viandes françaises mises sur le marché. Il sera en effet accompagné des caméras de l’émission « Envoyé Spéciale » qui diffuse sur l’antenne de France 2 un reportage le 4 avril 1996 titré « La roue infernale ». Dans ce document, les objectifs du service public accompagnent M Vasseur faire connaître le flamant label de garantie à un boucher de son village. Comme il est souligné par les journalistes réalisateurs de ce reportage : « C’est ce qu’on appelle une opération médiatique ». La stratégie communicationnelle du ministre de l’agriculture du deuxième gouvernement d’Alain Juppé était de montrer son quotidien sous le regard captif des caméras. Le reportage met en scène alors M. Vasseur dans un supermarché désirant nous apprendre à reconnaître le label VBF dans les rayons des viandes. C’est dans la séquence suivante qu’il incarnera son rôle de goûteur médiatique. En effet, quand il va chez son boucher, il déguste de fines tranches de viande crue et fait de remarques visant à éloigner toute crainte. En effet, il dit « il manque un peu de sel », laissant sous-entendre que toutes les garanties sont présentes dans la viande française. Il rend explicite cette idée quand il ajoute immédiatement une formule composée de concepts clairs et synthétiques : « viande crue, sécurité totale, bonne qualité, boucher traditionnel, viande française [14] ». Le ministre de l’agriculture de 1996 devient ainsi un exemple du goûteur médiatique du côté français lors de la première crise de la « vache folle » [15].

Quelques jours plus tard, M. Vasseur va réitérer sa confiance envers les décisions communautaires devant les caméras de la télévision française pour parer à une forte crise dans l’ensemble du Royaume Uni. Il fera part au sein de la Commission Européenne à Luxembourg de son sentiment de sécurité envers la viande continentale et de sa conviction de la nécessité d’implanter l’embargo sur le boeuf anglais pour rassurer les consommateurs. Sa stratégie reste la même : matérialiser son propre sentiment de sûreté en mangeant une viande qui ne cesse de chuter dans le marché des aliments. Ainsi, en pleine apparition de la crise de la « vache folle » dans le sens le plus communément accepté, c’est-à-dire quand les liens entre l’ESB et une forme humaine de cette maladie s’avèrent possibles, un jour de réunion communautaire, le ministre s’aperçoit face aux caméras et à ses 14 homologues qu’à la cantine de Luxembourg on ne propose pas de boeuf au menu. Preuve de courage et de certitude, voire d’obstination, il en réclame au serveur. Celui-ci lui dit, « il suffit de demander », et le grill entre en scène pour satisfaire la demande de M. Vasseur. Cette démarche de mise en pratique de la confiance peut être même considérée comme exagérée par le ministre. Lui-même va admettre devant les caméras qui témoignent de sa consommation de viande bovine : « le problème c’est qu’avant je mangeais de la viande de bœuf trois, quatre fois par semaine, maintenant c’est trois fois par jour ». Il se soumet alors à un rituel sacrificiel pour montrer aux consommateurs que «  se priver de ça, sincèrement, c’est un malheur [16] ».

La crise de la « vache folle » a connu deux grands volets médiatiques, dissociables par des pics de production d’informations à deux moments précis. Le premier correspond bien sûr au surgissement d’une crainte majeure en 1996 : la preuve par l’analyse des hommes malades que l’ingestion des animaux atteints par l’ESB avait occasionné le développement d’une nouvelle variante de Creutzfeld-Jacob. C’est à ce moment-là qu’on a reconnu que la consommation de certaines parties du bœuf pouvait tuer. Le deuxième grand volet correspond à l’automne-hiver 2000-2001. Grâce à une surveillance appliquée de manière systématique sur tous les bovins destinés à la consommation, la France a appris, presque dix ans après la première apparition d’une encéphalopathie spongiforme sur un bovin français, qu’il était encore possible de trouver des animaux malades de l’ESB. L’interdiction des farines animales pour les ruminants et l’application de nouveaux systèmes de traçabilité n’a pas suffi à rassurer les consommateurs. La bataille pour la suspension totale des farines carnées pour tous les animaux d’élevage a trouvé un pilier dans la figure du Président de la République, M. Jacques Chirac, qui a demandé solennellement au gouvernement l’application du principe de précaution. Sans attendre l’avis de l’AFSSA, il a exigé l’interdiction totale de l’utilisation de ces compléments alimentaires afin d’éviter des contaminations croisées.

Dans le but de surmonter l’épreuve présidentielle et l’opinion publique qui exprimait un désaccord envers la politique sanitaire en matière d’alimentation, Lionel Jospin a annoncé le 14 novembre 2000 la mise en place du plan ESB. Il était question de mettre cette crise « derrière nous » et de rassurer les consommateurs vis-à-vis du marché des viandes. Lors d’une séance au Sénat, le ministre de l’Agriculture, M. Georges Glavany, a souligné à son tour l’exercice des goûteurs politiques pour passer du discours à l’acte. Pour montrer à quel point le gouvernement Jospin voulait participer à la reprise du sentiment de sécurité, il a déclaré au Sénat : « apprenez que nous sortons d’un déjeuner du Gouvernement à l’hôtel Matignon et que nous y avons mangé des tournedos de boeuf. Je voudrais que cela se sache, cela témoigne que, collectivement, à notre manière, nous avons confiance dans la viande bovine de notre pays et que les consommateurs doivent retrouver eux-mêmes cette confiance [17]  ».

L’exemple que nous voulons mentionner à présent est plus récent, mais il répond à la même logique d’action que celle initiée en Angleterre en 1990. Il fait référence à une autre personne qui n’a pas voulu « se priver » de manger un produit animal au moment où de nouveaux doutes au sein de l’opinion publique engendraient une crise dans une autre filière du marché alimentaire : les volailles. En effet, le Premier Ministre, M. Dominique de Villepin, a dû à son tour devenir un goûteur politique. Il a rendu cohérente une déclaration de M. Jacques Chirac en Conseil des Ministres par laquelle il avait affirmé la nullité du risque de contamination de l’homme dans la consommation des produits de volaille issus de l’élevage professionnel. Cette certitude, appuyée par les avis de l’AFSSSA, est devenue une « expertise pratique » avec les gestes du Premier Ministre. Avec l’aide du Journal de 20 heures diffusé par France 2 le 22 février 2006, nous avons pu constater son adhésion à une autre forme de communication. Quand les arguments ne suffisent pas, il faut passer à l’action et « Dominique De Villepin, lui, est passé aux travaux pratiques ». Faisant des commentaires sur des images tournées à l’extérieur du plateau, le présentateur du JT David Pujadas a expliqué aux téléspectateurs qu’effectivement M. De Villepin est rentré dans une exploitation avicole dans le cadre d’une « communication, tous azimuts, pour rassurer les Français ». Le Premier Ministre s’est introduit dans une ferme de pintades et de poulets Label Rouge dans l’Ain, la seule région à l’époque où avait été détecté un cas de grippe aviaire sur le cadavre d’un canard sauvage trouvé le 13 février 2006 au bord des étangs des Dombes. Mesures préventives obligées, le chef du gouvernement a enfilé une combinaison bleue spécialement conçue pour rentrer dans les poulaillers en période de précaution. Après avoir montré aux caméras son soutien envers la filière et ses éleveurs, M. De Villepin, secondé par le ministre de l’Agriculture, M. Dominique Bussereau, et quelques élus locaux se sont mis au travail du goûteur médiatique. Bref, le Premier Ministre a mastiqué «  une cuisse du fameux poulet de Bresse [18] », comme l’a souligné David Pujadas.

Cette stratégie des décideurs visant à manger devant l’œil des caméras pour prouver le bien fondé de leur choix semblerait déjà être une habitude en matière de gestion de crises sanitaires. Deux jours après la diffusion des images de la dégustation des politiciens de l’Hexagone dans l’Ain, le JT de la chaîne franco-allemande Arte diffuse des images d’autres représentants politiques en action, cette fois à échelle continentale. C’est en effet le 24 février 2006 que nous avons pu apprécier les ministres européens de la santé devenir à leur tour des goûteurs médiatiques. « Réunis en cellule de crise, ils se sont contentés de manger du poulet devant les caméras et d’annoncer une campagne d’information  », commente-t-on dans le reportage émis le soir sur Arte Info. Parmi ceux qui ont goûté la volaille pour le petit écran, il y avait des figures de poids en matière sanitaire comme le commissaire européen à la santé, M. Markos Kyprianou. Après avoir ingéré de la volaille lors d’un buffet filmé pour toutes les télévisions du monde, M. Kyprianou affirmait lors de la conférence de presse :«  notre message n’a pas changé. Nous restons attentifs sans tirer sur la sonnette d’alarme. Il ne faut pas paniquer [19] ». Ne pas paniquer, semblerait-il, se traduit en un acte héroïque de manger qui est proche de l’info-divertissement, c’est-à-dire d’un traitement distrayant de l’information.

Des goûteurs involontaires

Les cas que nous venons d’énoncer appartiennent à ce que nous désignons sous le terme d’« expertise pratique », ou mise en pratique de l’expertise par laquelle, les décideurs concrétisent par l’acte du manger des discours visant à rassurer la population en temps de crise, même si de façon non rationnelle. Une illustration d’une « contre-expertise pratique » vient malheureusement des plus de 190 victimes confirmées à ce jour de la nouvelle variante de la maladie de Creutzfeldt Jacob, qui est la forme humaine de l’ESB. C’est l’apparition de ce nouveau type de la maladie au milieu des années 90 qui a permis d’établir une contamination des êtres humains liée à la consommation de certaines parties de bovins affectés par l’ESB. Bien sûr, il faut s’attendre à un déclin de la propagation de cette variante au niveau mondial car « après avoir atteint un pic en l’an 2000, l’incidence annuelle décroît depuis trois ans en Grande-Bretagne, l’épicentre de l’épidémie [20] », du moins dans les pays qui ont décidé tôt ou tard de ne pas se considérer par défaut indemnes et d’interdire les farines animales. Espérons que des nouvelles contre-expertises pratiques n’aient pas lieu pour laisser, à leur tour, les politiques (et leurs électeurs) manger plus tranquillement.

Sebastián Alexis Szkolnik

[1] http://www.minefi.gouv.fr/DGCCRF/01_presentation/missions.htm ?ru=01

[2] Extrait du reportage « Le laboratoire des goûteurs » diffusé dans l’émission « Défense d’entrer », le 30 janvier 2002 sur TF1.

[3] Le robot Papero goûteur d’aliments ! in http://www.vieartificielle.com/article/ ?id=0922. Un reportage sonore est disponible sur http://www.atelier.fr/premiere,mondiale,robot,goute,aliments,donner,conseils,sante-30137 ;30141.html

[4] http://www.agriculture.gouv.fr/esbinfo/esbinfo.htm

[5] Jean-Philippe Deslys, déclaration faite à l’émission « Mots Croisés » du 13 novembre 2000 sur France 2

[6] Jeanne Brugère-Picoux, déclaration faite à l’émission « C’ dans l’Air » du 26 mars 2002 sur France 5

[7] Déclaration de l’ex ministre de l’Agriculture, M. Henry Nallet, lors d’un débat organisé par l’émission « Mots Croisés » le 27 novembre 2000 sur France 2.

[8] A titre indicatif, les premières archives de télévision française disponibles à l’Institut National de l’Audiovisuel abordant l’affaire de la « vache folle » n’apparaissent qu’à partir de 1990. Elles deviennent plus nombreuses en mars 1996, c’est-à-dire au moment où le ministre anglais rend public un rapport indiquant que dix personnes auraient été atteintes d’une nouvelle variante de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, probablement contractée par la consommation des aliments issus des vaches malades de l’ESB. Ce constat est similaire pour la consultation d’archives de presse française.

[9] Influenza aviaire : N’abandonnons pas les chats !, Communiqué de Presse du Ministère de l’Agriculture, 8 mars 2006

[10] Reportage diffusé le 15 mai 1990 sur le JT de 20 heures de TF1

[11] Jeanne Brugère-Picoux, déclaration faite à l’émission « Vache folle : la grande peur », diffusée le 6 novembre 2006 sur M6.

[12] Nous jugeons cette décision de tardive car l’identification des farines carnées comme source directe de l’infection des cheptels britannique avait été établie par l’épidémiologiste Wilesmith vers la fin 1987.

[13] Ce sont ces déclarations qui ont finalement fait éclater la première grande crise de la « vache folle ». Le traitement informationnel s’intensifie et diffuse d’avantage des images d’hommes malades et, bien sûr, de la souffrance de leurs familles. Il faut remarquer tout de même qu’il y avait déjà un cas en France mais qu’à ce moment, tous les regards sur les victimes se posaient dans l’outre-manche.

[14] Philippe Vasseur, déclaration faite sur un reportage diffusé par l’émission « Envoyé Spécial » le 4 avril 1996 sur France 2. Invité dans l’émission « Arrêt sur Images », le 20 avril 1996 sur les plateaux de la cinquième, le Professeur de Médecine Claude Got considérait, sans le nommer explicitement, que le Ministre faisant « un peu le guignol devant une boucherie ». D’une part, parce que la notion d’ « aucun risque » est fausse et d’autre part, parce que la position que le Ministre prenait pour manger devant les caméras le mettait en danger. En effet, M. Got disait qu’il avait déjà vu « des autopsies de gens avec un morceau de viande dans les larynx »

[15] La communication stratégiquement mise en scène du non-risque « quand une peur majeur s’empare de la population » aurait eu, du côté français, quelques antécédents faisant figure de gestion de crise. C’est du moins ce que Daniel Schneidermann montrait lors de son émission « Arrêt sur Images », du 6 avril 2006. Dans celle-ci, un extrait du JT d’Antenne 2 du 25 octobre 1985 révélait comment « le ministre de la défense et plusieurs parlementaires barbotaient dans les eaux du Lagon » en Polynésie pour prouver qu’il n’y avait pas de risques « sur le plan de la radioactivité » dans une zone utilisée pour des essais nucléaires. Au lieu d’ingurgiter le risque, les décideurs y plongeaient.

[16] Ibid.

[17] http://www.senat.fr/seances/s200011/s20001116/sc20001116020.html

[18] Reportage diffusé le 22 février 2006 sur le JT de 20 heures de France 2

[19] Reportage diffusé le 24 février 2006 sur le JT Arte Info

[20] Jean-Philippe Deslys interviewé par Catherine Petitnicolas, Vache folle : retour sur une crise sans précédents, in Le Figaro, 21 mars 2006.


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