L’année 2006 aura été marquée par la poursuite d’un grand chambardement dans les médias : concentrations dans la presse écrite, difficultés de la presse nationale, accroissement du nombre de journaux gratuits, redistribution des cartes dans l’audiovisuel, suppression d’un nombre record de postes de journalistes (1000) et, surtout, grave crise de l’information.
France-Soir et Libération symboles de la crise
La situation dramatique de quelques journaux a marqué incontestablement les esprits : en premier lieu celle de France-Soir, abandonné puis moribond et qui n’existe plus aujourd’hui comme journal populaire, ensuite celle qui n’arrête pas de secouer Libération, ne digérant décidément pas l’arrivée d’Edouard de Rothschild, le financier qui a sacrifié son ami July.
Elle a tendance à masquer la situation de la presse d’opinion ; l’Humanité et Politis sont en sursis malgré les appels aux lecteurs pour sauver des titres dont le gouvernement devrait avoir le réflexe d’assurer la pérennité au nom du pluralisme.
Le Monde, lui, continue à tenter de trouver un équilibre que sa fuite en avant et les multiples réorganisations ont sapé.
Seuls les Echos, le Figaro, L’Equipe (volant au secours du Parisien - Aujourd’hui en France) et la Croix (parce qu’il est adossé au groupe Bayard) ne connaissent pas les mêmes affres que les autres titres nationaux.
Ceux-ci ont encore perdu des lecteurs (- 1,95 %), cherchant des explications dans la montée en puissance des nouvelles sources d’information comme Internet, mais sans jamais remettre en cause la dégradation des contenus et, notamment, la « peoplisation » de l’information.
La mainmise des groupes industriels entraîne une recherche des profits immédiats à deux chiffres et une uniformisation de l’information, favorable à leurs intérêts, se détournant des véritables aspirations du plus grand nombre. La « leçon » du 29 mai aura été vite oubliée.
La presse régionale connaît, elle aussi, une valse des propriétaires, avec l’entrée en force du Crédit Mutuel (actionnaire de l’Alsace à Mulhouse) dans le groupe EBRA (Est, Bourgogne, Rhône-Alpes) et, désormais, dans le Républicain lorrain.
Cette presse régionale en pleine recomposition perd inexorablement des lecteurs (- 1,49 %) en dépit des nouvelles formules et des nouveaux formats. Les contenus qui s’appauvrissent restent intouchables.
Néanmoins, les groupes de presse régionale se portent bien grâce aux diversifications qui ont été mises en œuvre depuis de longues années.
Cette presse quotidienne cherche aussi son salut (et des profits plus importants) en se tournant vers le multimédia et les pages communes. Il n’est pas sûr que les investissements énormes permettent de retrouver un lectorat qui a abandonné une presse de plus en plus conformiste.
L’ensemble de la presse quotidienne d’information générale lorgne aussi du côté des quotidiens et hebdomadaires dits gratuits. L’AFP a révélé à l’issue d’une enquête auprès de l’Office de la diffusion) que la France compte aujourd’hui 109 titres gratuits, emmenés par Métro, 20 minutes, DirectSoir, le réseau Ville Plus, les magazines Sport, Economie Matin, Femme en ville, A nous Paris, etc.
La presse magazine change ses têtes
La presse magazine enregistre, elle aussi et pour la première fois, une perte importante de lecteurs (-2,85 %).
Les groupes comme Hachette ou EMAP n’ont pas tardé à réagir. EMAP a été cédé à une filiale du groupe Fininvest de Silvio Berlusconi, Mondadori. Arnaud Lagardère, lui, a démissionné le patron historique de son pôle magazine, M. de Roquemaurel, pour le remplacer par un homme venu des télécommunications, M. Quillot (ex-patron d’Orange). Et il n’hésite plus à fermer les titres présentés comme insuffisamment rentables pour concentrer ses efforts sur le multimédia. Il inaugure aussi les kiosques numériques où le lecteur est invité à s’abonner pour avoir accès à son titre préféré.
Le groupe Dassault a continué, lui, à se débarrasser des restes de l’empire Hersant en vendant le groupe Express - Expansion au Belge Roularta.
Bref, les grands groupes continuent à jouer au Monopoly ; ils y trouvent sans doute un intérêt. Mais, les salariés, eux, font les frais de ces multiples changements de main des titres et groupes.
La clause de cession est utilisée comme un succédané de plans sociaux. Les rédactions sont dégraissées et les personnels administratifs sont victimes de ce qui est présenté comme les « nécessaires économies d’échelle » pour équilibrer les comptes, mais surtout pour dégager des profits dès les lendemains des investissements.
L’audiovisuel privé choyé par le gouvernement
L’audiovisuel est aussi au centre d’un vaste mouvement de recomposition dans lequel TF1 et Lagardère jouent les premiers rôles.
TF1 se déleste de TPS (qui fusionne avec Canalsat), une opération juteuse puisque les investissements nécessités par la création du bouquet de chaînes par satellite avaient été assumés par le service public, mais investit dans AB Groupe, se positionnant sur les chaînes câblées.
Le rapprochement entre les deux bouquets, TPS et Canalsat, permet à Canal + d’être sans concurrent sur le secteur ; il permet aussi à Lagardère de monter en puissance dans le groupe Canal, devenant ainsi un opérateur incontournable, contrôlant le carburant (la publicité) et les contenus (grâce à Sportfive et à ses filiales de production).
Patrick Le Lay annonce, par ailleurs, la réorganisation de ses deux chaînes, TF1 et LCI et nomme son directeur de la communication comme directeur de l’information.
Lagardère n’hésite pas à fermer des stations régionales de RFM, tout comme M6 ferme ses décrochages régionaux les uns après les autres.
Pendant le même temps le service public est malmené. Jacques Chirac, le président de la République donne l’exemple : son dernier jouet, France 24, est lancée dans les mêmes conditions que TPS à sa création : investissements assurés par le service public, direction assurée par le privé (TF1) ; avant d’être cédée entièrement à la chaîne de Bouygues ?
Le service public de l’audiovisuel est sous-capitalisé. L’inspection générale des finances préconise même une cure d’amaigrissement drastique à France 3 avec la suppression de 1000 emplois en 5 ans. La filière de production de France 3 est même menacée.
Cette politique de casse du service public est combattue par la CGT ; à France 3, le SNRT et le SNJ-CGT ont rendu public un Livre blanc, prenant le contre-pied de la politique actuelle. Les propositions avancées permettraient de relancer le service public.
Rien n’est refusé aux grand groupes privés ; le CSA n’hésite pas à leur réserver le plus grand nombre de fréquences de la télévision numérique terrestre et des télévisions locales !
C’est la même politique qui obère l’avenir de l’AFP. Les missions traditionnelles sont mal assurées en raison d’un budget insuffisant. Le SNJ-CGT a dénoncé le projet de filialisation du service vidéo et a réitéré auprès du président sa demande d’une table ronde avec l’ensemble des acteurs du monde des médias pour trouver des solutions pérennes pour assurer le développement de la 3e agence mondiale et ses financements.
Les journalistes victimes des recompositions
Le jeu de Monopoly auquel s’adonnent les industriels fait des victimes : les salariés et l’information.
Les journalistes ont payé un lourd tribut aux recompositions en cours. Les plans sociaux, déguisés ou pas, se sont multipliés entraînant des mises au chômage de dizaines de journalistes comme à France-Soir, à Libération, au groupe de presse professionnelle GISI, à l’agence photographique Gamma, à Sipa, à M6 et à RFM (radio du groupe Lagardère), etc. Les clauses de cession ont contribué à jeter des dizaines d’autres journalistes à la rue, les partants n’étant pas remplacés comme à la Voix du Nord, au Progrès, au Dauphiné libéré, à l’Express, à l’Expansion.
Aujourd’hui, on peut estimer à plus de 1000 le nombre de suppressions de postes de journalistes dans les rédactions pour la seule année 2006. Un triste record qui laisse augurer de mauvais jours pour la qualité de l’information. La polyvalence, d’une part, et la précarisation, d’autre part, sont les mots les plus couramment employés par les nouveaux maîtres de l’information et des médias.
Sarkozy et Lagardère maîtres de l’information
Un homme symbolise plus que d’autres les menaces sur la fiabilité de l’information, sur la volonté de quelques-uns de maîtriser tout ce qui se dit sur lui, Nicolas Sarkozy.
En 2006, il a été tour à tour, videur de journaliste (en jouant un rôle dans le licenciement d’Alain Genestar de la direction de Paris-Match), directeur des relations humaines d’Europe 1 (en conseillant son ami Jean-Pierre Elkabbach), rédacteur en chef de la presse quotidienne régionale (en décidant du jour de son interview censée annoncer sa candidature à la présidence de la République), directeur d’antenne pour les chaînes de télévision (en faisant produire les images de ses meetings par « sa » société de production, ETC), Il décide également du sommaire des journaux télévisés et des quotidiens, comme au bon temps d’Alain Peyrefitte. N’est-ce pas lui qui décide d’opérations de commandos de « ses policiers » dans quelques quartiers dits « chauds », invitant les journalistes et les plaçant aux premières loges ?
Un autre homme symbolise plus que d’autres les mouvements qui secouent les médias français, parce qu’il est au centre de (presque) toutes les recompositions, dans l’écrit et dans l’audiovisuel, Arnaud Lagardère.
Il entre dans le capital de Canal + et réussit une OPA sur le sport de haut niveau avec le Team Lagardère et la prise de contrôle du complexe de la Croix-Catelan. Il rachète une entreprise de gestion des droits télévisés, spécialisée dans le sport. Il investit dans les sites Internet, y compris dans ceux qui sont spécialisés dans les paris sportifs. Enfin, il orchestre la réorganisation de la presse quotidienne régionale sur le pourtour méditerranéen avec ses affidés du Monde.
Les deux hommes, par ailleurs amis intimes (est-ce un hasard ?), ont marqué l’année 2006 de leur (mauvaise) empreinte. Les journalistes et les citoyens ont toutes les raisons de ne pas les remercier.
En conclusion, 2006 aura été une année encore plus noire que 2005. L’information est en péril. Les promesses gouvernementales de nouvelles aides à la presse pour assurer un véritable pluralisme ne restent que des intentions et des discours. La Commission européenne ne se comporte pas mieux en révisant une directive Télévision sans frontières qui va encore favoriser les grands opérateurs et fragiliser encore plus les services publics.
Les journalistes n’ont qu’une réponse à apporter aux nouveaux maîtres de tous les médias : brandir leur carte syndicale, pour, tous ensemble, réhabiliter l’information citoyenne.
Courcelle, le 8 janvier 2007