| http://www.observatoire-medias.info/article601.html | ||
| LE TRAITEMENT DE LA GRIPPE AVIAIRE DANS LA PRESSE NATIONALE | ||
| Depuis la découverte du virus H5N1 à Hong Kong en décembre 1997, la grippe aviaire a fait l’objet de plus de mille articles dans les trois principaux quotidiens nationaux d’information : Le Monde (266), Libération (381) et Le Figaro (462). Une production dopée par le travail des agences de presse : dans le même temps, l’AFP a publié plus de 1700 dépêches. Regards sur cet événement médiatique. | ||
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D’abord appelée « grippe du poulet », la grippe aviaire s’est imposée comme « acteur médiatique » lors des premières suspicions d’humanisation du virus début 2004, pour devenir un sujet incontournable à l’automne 2005. Les trois grands quotidiens nationaux ont publié au total plus de 600 articles sur le sujet dans le deuxième semestre 2005, dont 223 dans le seul mois d’octobre. C’est bien plus que le SRAS, qui avait en tout donné lieu à 328 articles - mais beaucoup moins que la vache folle, qui comptabilise aujourd’hui près de 5000 articles. La presse magazine s’est aussi largement emparée du sujet. La grippe aviaire a fait l’objet de 42 articles dans Le Point, 40 dans l’Express, 27 dans le Courrier International. Si la presse scientifique a fait une large place à ce dossier, les magazines féminins, les journaux de divertissement et la presse à sensation n’ont pas été en reste, allant même jusqu’à faire parfois monter le sujet en couverture. Il semble que ce soit un sujet vendeur : Marianne annonce la grippe aviaire sur sa une du n°437 (3 au 9 septembre 2005), mais ne s’attarde pas sur le sujet dans les pages intérieures.   Un sujet transversalDans la presse quotidienne nationale (PQN), les articles qui traitent de la grippe aviaire ne se confinent pas à une rubrique particulière. Ils apparaissent au contraire dans l’ensemble des pages des quotidiens : actualité internationale, politique intérieure, société, sciences, économie, environnement, etc. Cette multiplicité des approches confère au sujet un statut d’événement : il sort du cadre spécialisé pour devenir un fait commun, transversal. Il est ainsi à la vue de l’ensemble des lecteurs, quelles que soient leurs disciplines de préférence. Son potentiel de réception au sein du journal est maximum. La très forte actualité sur la grippe aviaire de l’automne 2005 est allée jusqu’à entraîner une multiplication des articles sur le sujet au sein de mêmes numéros. Pour exemples : Libération du jeudi 20 octobre 2005 : « Grippe aviaire : des précautions sans la panique » de Julie Lestrade en rubrique Terre (p. 11), « Grippe aviaire, le parti pris d’alarmer » d’Eric Favereau en Rebond (p. 36), « Epidémie mondiale de Tamiflu » et « Les limites du traitement » par Florent Latrive en Grand Angle (p. 38-39). Le Figaro du vendredi 11 novembre 2005 : « La grippe aviaire s’étend au nord-est de la Chine » de Jean-Jacques Mevel en rubrique Sciences Médecine (p. 11), « La réforme en peau de chagrin des Etats-Unis » d’Alain Barluet (sujet connexe) en Débats Opinions (p. 15) et « grippe aviaire : Sanofi prépare ses vaccins » en Economie Entreprises (p. 21) Le Monde du 14 octobre 2005 : « La Roumanie est à son tour atteinte par une épizootie due à un virus de la grippe aviaire » de Jean-Yves Nau et Philippe Ricard (à Bruxelles) en International (p. 6), « L’antigrippal de Roche est victime de son succès » par Yves Mamou (p. 18) et « En chair et en os » d’Eric Fottorino en Dernière heure (p. 31). Ces articles peuvent se compléter ou se répondre, parfois même se contredire en fonction des experts ou des sources institutionnelles interrogées. Par exemple, dans Libération du 26 août 2005, l’article « Bruxelles n’assigne pas ses volailles à résidence » de Julie Majerczak nous apprend que « selon le comité vétérinaire de l’UE, ‘le risque immédiat d’introduction de la grippe aviaire via les oiseaux migrateurs reste éloigné ou faible’ ». Pourtant, l’encadré « A savoir » affirme « Partie du Sud-Est asiatique au début de l’année 2003, l’épidémie de grippe aviaire atteint maintenant la Russie, menaçant l’Europe à l’approche de la période de migration des oiseaux sauvages » (c’est nous qui soulignons), avant de rendre compte du contresens politique : « les experts réunis à Bruxelles, tout en minimisant la possibilité d’une contamination par les oiseaux migrateurs, ont appelé à une vigilance renforcée ». Nous avons ici deux communications opposées qui s’affrontent : les experts non institutionnels livrent un discours alarmiste et cherchent à faire réagir les pouvoirs politiques. À l’inverse, les responsables politiques se veulent apaisants, afin d’éviter une panique sociale. Les médias, tiraillés entre ces deux sources contradictoires, doivent composer avec un troisième acteur : le public. Par effet miroir, ils se font le relais des inquiétudes des citoyens. « Qui croire ? » se demande Pierre Le Hir à la place du lecteur dans Le Monde daté du 14 septembre 2005, après l’exposé de communications contradictoires. « Faut-il s’inquiéter ? » titre Libération le 26 août 2005.   Scénario catastropheChacun des quotidiens a consacré plusieurs « unes » à la grippe aviaire : 24 apparitions à la une pour Le Figaro, dont plusieurs appels de une avec photo : « grippe aviaire : premiers morts aux portes de l’Europe » le 6 janvier 2006, « Les laboratoires Roche prêts à renoncer au monopole du Tamiflu » le 19 octobre 2005, « Mobilisation mondiale contre la grippe aviaire » le 16 septembre 2005. 13 apparitions à la une pour Le Monde, dont plusieurs appels de une illustrés : « grippe aviaire : la crise s’aggrave en Turquie » le 11 janvier 2006, « Chine : guerre contre la grippe aviaire » le 17 novembre 2005, « grippe aviaire : la France complète son dispositif » le 18 octobre 2005, « grippe aviaire : un risque contrôlé par les responsables » le 15 octobre 2005 et « grippe aviaire : l’épidémie devient extrêmement dangereuse » le 3 février 2004. 3 unes pour Libération : « Grippe aviaire. La France sur ses ergots » le 14 octobre 2005, « grippe aviaire. Faut-il s’inquiéter ? » le 26 août 2005, « Oiseaux de malheur » le 18 janvier 2004. Le vocabulaire employé pour les titres utilise le registre dramatique du danger, du morbide et de la guerre. « Cinq pays d’Asie touchés » (Figaro, 7 novembre 2005), « Oiseaux de malheur » pour Libération, clin d’œil à l’univers effrayant d’Hitchcock, « L’épidémie devient dangereuse », « guerre contre la grippe aviaire », « La crise s’aggrave en Turquie » pour Le Monde, « Premiers morts aux portes de l’Europe » pour Le Figaro... Néanmoins, cette tendance se remarque davantage dans la presse magazine que dans la PQN. « Grippe aviaire : les vrais risques » dans Elle, « Grippe aviaire : Le scénario noir » dans Le Courrier International : les articles, rédigés selon les critères de la presse magazine, ne répondent pas forcément à leurs promesses. Ils privilégient le récit à un souci d’objectivité au point que certains, comme celui du Courrier International, sont rédigés sous forme de fiction.   Informer sur une éventualitéCeci nous conduit à nous poser une question centrale à propos du traitement de la grippe aviaire dans les médias : comment traiter une information quand celle-ci n’est pas un fait mais une éventualité ? L’analyse du risque est au cœur de la communication sur la grippe aviaire. L’étude des antécédents et de l’avancée de l’épidémie permet jour après jour de préciser et d’anticiper le danger potentiel. Pour informer sur le risque, les médias ont le choix entre prévision et prospective. La prévision relève du pronostique : c’est une suite logique donnée à une situation présente. En revanche, la prospective dessine un scénario pour l’avenir à partir de l’évaluation d’une situation existante. Entre ces deux outils méthodologiques, la frontière est étroite. Pour la presse, la tentation est grande de pencher du côté de la prospective, plus littéraire et par conséquent plus adaptée au média écrit. La presse magazine, encline à la spectacularisation et à la dramatisation de l’information, préfère adopter une logique du récit et de la fiction dans son traitement de l’actualité. L’éventualité d’une catastrophe représente un canevas idéal pour la création d’une scientific-fiction passionnante et passionnée. En revanche la PQN, avec ses articles plus courts, préfère le pragmatisme de la prévision : interviews de scientifiques, avancée géographique et chronologique de l’épidémie. Néanmoins, cette scission n’est pas imperméable compte tenu de la tendance au glissement de la PQN vers la presse magazine. Prospective ou prévision, les deux méthodes peuvent être intéressantes en terme d’information si elles sont clairement définies. Le problème survient lorsqu’elles se mélangent, au risque de semer le trouble entre la réalité d’une information et ses conjectures. Nous ne parlons alors plus de traitement subjectif de l’information, avec des faits relatés par le prisme d’un journaliste particulier ou passé au crible d’une rédaction, mais de traitement d’une information suggérée, avec des faits présumés et mis en scène.   La propagation de la criseCette situation risque fort de perdurer. En effet, si notre étude prend fin en décembre 2005, nous pouvons constater que la médiatisation de la grippe aviaire est loin de se tarir au début de l’année 2006. La propagation régulière du virus, les nombreuses questions économiques, écologies, commerciales, sanitaires, politiques qu’elle soulève et l’absence de réponse satisfaisante, entretiennent un climat de crise. Nous entendons par crise la phase critique atteinte à la suite d’une perturbation, et qui prend fin lorsque la situation devient stable à nouveau. Une crise se caractérise par une ou plusieurs ruptures décisives avec l’état chronique : elle rend caduques les référents traditionnels, et laisse un vide qu’il convient de combler à nouveau. C’est ainsi que la crise libère la parole et le débat : la recherche de nouveaux référents est urgente, compte tenu du sentiment d’insécurité provoqué par ce vide. Le débat intervient pour peser les différentes solutions et faire le choix de nouveaux référents. La grippe aviaire entraîne une crise longue et violente : les scientifiques n’ont pas de solution satisfaisante pour sécuriser la population et les dirigeants.   Les médias au rythme de la scienceLes journaux ont aujourd’hui les moyens techniques de suivre l’actualité en temps réel. Renseignés par les mêmes agences de presse et soumis à la concurrence entre les titres, ils s’imposent d’être au plus près de l’événement. Cette course, présentée comme une garantie de la qualité de l’information, entraîne parfois une certaine confusion. Ainsi, « l’affaire de la Réunion » est annoncée le 26 octobre à 11h48 par une dépêche de l’AFP : « Réunion : soupçon de grippe aviaire sur personne revenant d’Asie ». L’information est reprise dès le lendemain dans Le Figaro et Libération, et le 28 octobre dans Le Monde. Le soupçon sera écarté dans une nouvelle dépêche de l’AFP le 29 octobre 2005, reprise par les trois quotidiens dès le lendemain. Dans la même semaine, les journaux s’interrogent - toujours aidés par l’AFP, sur le danger de manger des œufs crus. Là encore, le risque sera par la suite écarté. Ainsi chaque dépêche des agences de presse, chaque déclaration publique, chaque nouveau décès, provoque une profusion d’articles, dont certains porteurs de suspicions ou d’informations qui se révèlent infondées. Ces situations mettent en lumière une incohérence. Par essence, les médias d’information s’attachent aux faits, courent après l’objectivité, cherchent à approcher la vérité. Ils fonctionnent sur un rythme soutenu : celui de l’actualité. À l’inverse, la recherche est le domaine du doute, de la complexité et du temps long. Dans les sciences de la vie et de la terre, particulièrement sollicitées dans le cas de la grippe aviaire, l’objet de recherche est en constante mutation. Le risque zéro n’existe pas : nous sommes dans le domaine de l’exception. Face à la crise sanitaire de la grippe aviaire, les médias suivent pas à pas les recherches et les applications de la science. Ainsi dans l’affaire de la Réunion : les journaux ont rendu compte des suspicions de contamination émises par les médecins, puis de la réalisation des tests, enfin de résultats donnés par les experts. De même, le Tamiflu a été tour à tour encensé pour ses succès (« Le Tamiflu, efficace et très convoité » de Catherine Petitnicolas dans Le Figaro le 26 août 2005), et critiqué pour ses failles (« une source H5N1 résistante au Tamiflu » par Martine Perez, dans le Figaro du 17 octobre 2005). Le doute s’installe alors dans les pages de magazines, les articles se suivent et se contredisent, la mission d’ « éclairage » des médias donne lieu à de multiples confusions. Ainsi, malgré la profusion d’articles, un sondage de l’IFOP réalisé les 7 et 8 octobre 2005 après de 1015 personnes de 15 ans ou plus révèle que « Près de deux Français sur trois s’estiment mal informés sur la grippe aviaire, qu’il s’agisse de la situation actuelle de l’épidémie en Asie (66% se sentent mal informés), des risques de mutation du virus et de contagion d’humain à humain (65%) ou des mesures prises par les autorités de santé internationales et nationales pour empêcher ou limiter tout risque d’épidémie entre humaine (64%). La grippe aviaire, qui fait pourtant de plus en plus l’objet d’un traitement médiatique important, reste pour une très grande majorité de Français une maladie peu connue aussi bien dans ses caractéristiques actuelles que dans ses risques d’extension potentiels ou les mesures qui ont été prises pour la juguler. » Les médias sont atteints du syndrome d’Icare : à vouloir approcher l’actualité de trop près, ils voient leur raison d’être s’abîmer : informer, donner à comprendre. |
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